Une grande loi pour développer la réparation et le réemploi

Une grande loi pour développer la réparation et le réemploi

Reconditionnement de téléphone portable dans un atelier de Recommerce.
                                                                                 Reconditionnement de téléphone portable dans un atelier de Recommerce.

Une planète trop petite ? Non, une humanité trop gourmande !

Même si le problème est désormais connu de tous, il n’est jamais inutile de donner quelques chiffres. Trois planètes seraient nécessaires si l’humanité devait vivre comme nous, Européens. 2,5 tonnes ! C’est la matière première utilisée pour fabriquer une télévision de…11 kg, avec une consommation carbone équivalente à un aller-retour en avion Paris-Nice (La face cachée des objets, ADEME).

 

Malgré cela, chaque Français jette tous les ans plus de 20 kilos de déchets électroménagers. Ce qui représente 147 tours Eiffel mises bout à bout. Or, la moitié des appareils jetés pourraient être réparés. Les trois quarts des français jettent leurs produits électroménagers à cause d’un seul composant en panne. On comprend donc qu’en réparant on éviterait des millions de tonnes de déchets tous les ans et on préserverait des ressources indispensables aux générations futures.

En bref, la réparation des objets est une part importante de la solution pour résoudre la crise écologique.

Mais alors, pourquoi ne répare-t-on pas suffisamment ?

Les raisons sont multiples et souvent imbriquées.

Psychologique. L’acte d’achat est souvent compulsif et plusieurs décennies « glorieuses » nous ont fait croire qu’il fallait posséder pour s’épanouir. Et pourtant, rien n’est plus faux.

 

Esthétique. Bien souvent dans l’entreprise, le designer a pris le dessus sur l’ingénieur. Alors que ce dernier va privilégier la fonctionnalité, le premier va privilégier l’esthétisme et le design. Les arbitrages internes vont en sa faveur. C’est ainsi qu’on se retrouve avec des appareils conçus d’un seul tenant, certes très beaux mais au détriment de leur réparabilité. La Surface Laptop de Microsoft a été qualifiée par le site de tutoriels de réparation iFixit de « monstruosité remplie de colle« , et donc irréparable. En effet, elle ne peut « littéralement pas être ouverte sans être cassée« , car les composants sont « cachés sous des points de soudure adhésifs et plastiques« .

Technique. La miniaturisation et la complexification des objets font souvent obstacles à une réparation facile et peu couteuse.

Économique. Les fabricants rechignent à fabriquer et stocker les pièces détachées nécessaires. La logistique pour les acheminer est un coût supplémentaire qu’ils souhaitent bien souvent s’épargner.

Commerciale. La baisse du prix de l’électroménager a rendu les appareils le plus souvent irréparables. En rognant sur les coûts de production (main d’œuvre, matériaux, etc.), les industriels ont certes fabriqué des produits à bas coût et accessibles au plus grand nombre, mais ils ont, dans le même temps, réduit la qualité et la durabilité de leur produit. Le bon côté, c’est que cela a permis d’équiper des familles entières à moindre prix, qui jusque-là n’en avait pas forcément les moyens. Néanmoins, sur le long terme, cela représente un vrai coût pour la société : la qualité a baissé, on ne fabrique plus de pièces détachées, et on éco-conçoit mal le bien.

Informationnel. Souvent les consommateurs sont très mal informés des caractéristiques du produit. Est-ce qu’il existe des pièces détachées disponibles (une loi existe pour informer le consommateur mais elle a été vidée de sa substance par l’interprétation du gouvernement et du Conseil d’Etat) ? Existe-il des outils ou des plans pour réparer ? Quelles statistiques de panne ? Même la durée de garantie est souvent fausse ou difficile d’accès. Les clients font ainsi face à une véritable asymétrie d’information puisque les fabricants connaissent, eux, précisément les caractéristiques de leurs appareils, leur durée de vie moyenne et leur taux de retour à la suite d’une panne.

Malintentionnée. Nombreux sont les fabricants qui mettent des obstacles à la réparation indépendante ou à l’auto-réparation. Refuser de fournir les plans de réparations et les outils, bloquer volontairement les appareils qui ont été réparés ailleurs que chez eux, autant de comportements répandus chez les fabricants afin de garder captif le client à tout moment de la vie du produit. On l’a vu chez Apple où lorsqu’on changeait le bouton principal chez un réparateur non-agréé, l’iPhone affichait l’erreur 53 et se bloquait. La tentation peut être rencontrée également chez les constructeurs automobiles qui souhaiteraient ainsi garder la main sur le juteux marché de l’after-market (réparation et pièces détachées) au détriment d’une concurrence libre et des consommateurs. Certains fabricants, moins nombreux, pensent qu’en organisant l’obsolescence programmée de leurs produits, ils renouvelleront plus souvent l’acte d’achat des consommateurs. C’est le cas par exemple pour Epson qui diminue volontairement la durée de vie de ses cartouches – les affichant artificiellement comme vides, alors qu’elles ne le sont pas – afin de forcer le client à en racheter plus souvent.

 

 

La conséquence est le renchérissement du coût de la réparation. Trop souvent, il est moins cher de jeter et de racheter neuf plutôt que réparer. Or, il a été démontré pour le cas de l’électroménager que les consommateurs favorisent la réparation lorsque celle-ci n’excède pas 30 % à 50 % du prix du produit neuf.

Alors comment rendre la réparation moins coûteuse ?

Nous sommes nombreux à demander une « Loi Réparation » qui viendrait lever les obstacles évoqués ci-dessus avec des mesures ciblées. Je propose plusieurs actions dans une série d’articles à venir, mais précisons que je n’ai rien inventé. Les mesures sont issues de mes échanges avec de nombreuses associations, entreprises et experts.

L’objectif politique de cette Loi Réparation est simple : réparer doit coûter moins cher que jeter et racheter du neuf. Elle doit reposer sur plusieurs moyens d’actions.

  1. Affirmer un droit à réparer et libéraliser le marché de la réparation
  2. Orienter le consommateur vers des biens facilement réparables
  3. Soutenir le secteur de la réparation par une fiscalité favorable
  4. Améliorer le contrôle et la sanction des fabricants qui ne jouent pas le jeu en confiant cette mission à des organismes privés.

 

Au même titre que la loi prévoit que le propriétaire d’une voiture peut réparer sa voiture dans le garage de son choix, le propriétaire d’un appareil électrique ou électronique doit pouvoir choisir son réparateur professionnel.

L’objectif de ce droit à réparer est de mettre fin aux pratiques de certains fabricants qui obligent les clients à passer par eux ou à recourir à leurs réparateurs agréés. En verrouillant le marché, les fabricants ont tout loisir pour fixer le prix de la main d’œuvre et celui des pièces détachées. Ils peuvent décréter que l’appareil n’est plus réparable, sans qu’il ne soit possible de s’y opposer, et inciter le client à en racheter un neuf. Les réparateurs indépendants se voient ainsi privés d’une partie de leur chiffre d’affaires. Les clients, eux, deviennent dépendants du bon vouloir du fabricant.

En la matière, Apple est devenu le spécialiste toute catégorie confondue. Par exemple, j’ai moi même testé le fait que la firme refuse de faire jouer la garantie si l’appareil a été réparé ailleurs que chez eux (ce qui est parfaitement illégale).

Pire, les fabricants sont parfois tentés de bloquer l’appareil lorsqu’une pièce n’est pas reconnue par le système d’exploitation embarquée. Le propriétaire du bien n’est alors plus vraiment propriétaire. Si rien n’est fait, cette pratique risque malheureusement de progresser avec l’avènement des objets connectés qui seront contrôlés à distance et pour lesquels le fabricant connaitra des éventuelles réparations réalisées hors de ses circuits.

Ce droit à réparer se décline par des mesures concrètes :

  • Toute pratique d’un fabricant visant à empêcher directement ou indirectement le recours à un réparateur indépendant doit être prohibée.
  • Le fabricant doit fournir dans les meilleurs délais au réparateur indépendant qui les demande, et à un coût raisonnable, les plans et les outils matériels ou numériques pour réparer l’appareil.

Plusieurs États américains étudient une législation similaire : le Right To Repair Act.

Le corolaire indispensable à la libéralisation du marché de la réparation est la libéralisation du marché des pièces détachées. Les fabricants sont de moins en moins des fabricants et de plus en plus des assembleurs. Les pièces détachées qui composent leurs appareils sont très souvent fabriquées par d’autres et fréquemment distribuées sous différentes marques et références. Il ne s’agit pas de contrefaçon mais bien de pièces 100% compatibles et légales. De la même manière que les fabricants ne devraient pas mettre d’obstacle à la réparation, ils ne devraient pas mettre d’obstacle à l’utilisation de ce type de pièces détachées. D’autant qu’elles sont souvent vendues moins chères sur les sites de grossiste comme Spareka que dans les boutiques officielles du fabricant ou chez ses vendeurs agréés.

Enfin, lorsqu’on aborde le sujet des pièces détachées, il faut s’interroger sur leur disponibilité. A ce jour, il n’existe aucune obligation pour un fabricant de mettre à disposition les pièces détachées indispensables au fonctionnement de l’appareil. Il arrive ainsi souvent que l’appareil doive être jeté faute de pouvoir trouver la bonne pièce.

A mon sens, les fabricants devraient assurer l’approvisionnement des pièces détachées pendant une durée minimale. Quelle durée choisir ? On comprend la difficulté si le fabricant doit conserver les pièces pendant des dizaines d’années sur tous ses appareils. Cela entraîne un coût difficilement supportable. Pour autant, une durée minimum de 5 ans par appareil paraît raisonnable pour commencer. SEB arrive bien à garantir ses biens 10 ans réparables. En effet, tous les fabricants connaissent les taux de panne et les pièces qui sont le plus souvent demandées. Avec un peu d’analyse de données et de traitement statistique, il ne leurs est pas difficile d’anticiper la demande. Les constructeurs de voiture ou de camion savent très bien le faire par exemple. Il n’y a aucune raison que les fabricants d’électroménagers n’y arrivent pas.

Pour résumer les mesures de ce premier titre de la Loi Réparation :

  • toute pratique d’un fabricant visant à empêcher directement ou indirectement le recours à un réparateur indépendant est prohibée ;
  • le fabricant doit fournir dans les meilleurs délais au réparateur indépendant qui les demande les plans et les outils matériels ou numériques pour réparer l’appareil ;
  • le fabricant ne peut faire obstacle à l’utilisation des pièces détachées compatibles ;
  • obligation de rendre disponible les pièces détachées indispensables au bon fonctionnement de l’appareil pendant 5 ans minimum.

 

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