En Toscane, la nouvelle vie des vêtements usagés

En Toscane, la nouvelle vie des vêtements usagés

En Toscane, la nouvelle vie des vêtements usagés : « Prato pourrait devenir un exemple pour toute l’Europe »

 

Le « green deal » européen veut moins de déchets et plus de recyclage dans l’industrie textile. Tous les pays devront avoir des plans de collecte d’ici à 2030. Prato, en Toscane, veut devenir un épicentre de la mode durable.


© D.R.

Des chemises de toutes les tailles et de toutes les couleurs, des montagnes de vêtements pour enfants, des pantalons et des bacs remplis de pulls en laine. Dans ces entrepôts aux portes de Prato (Toscane), les sacs remplis de vieux vêtements s’empilent jusqu’au plafond. « Ce chargement arrive de la Caritas à Pontassieve, près de Florence », explique Roberto occupé à vider le camion. Les organisations humanitaires les récoltent aux quatre coins de l’Europe, mais pour financer leurs projets, elles vendent ces vêtements usagés à des chiffonniers.

« Nous payons quarante centimes le kilo, mais on peut aller jusqu’à quatre-vingts centimes, par exemple pour les vêtements qui arrivent de Suisse ou d’Allemagne, ils sont souvent de qualité supérieure, explique Salvatore Rangino, propriétaire de l’entreprise Rantex. Les plus beaux sont vendus sur les marchés de seconde main, les autres, plus usagés ou parfois tachés, partent pour les pays pauvres, l’Albanie, l’Égypte, la Libye et là où il y a la guerre. Ce qui reste est destiné aux entreprises de recyclage ici à Prato. »

Avec la pandémie, les arrivées de camions remplis de vêtements usagés ont diminué, mais Salvatore Rangino espère bien que le cycle reprendra rapidement et que les nouveaux objectifs européens vont aider l’économie circulaire qui fait vivre sa petite entreprise. « Les organisations humanitaires n’ont pas besoin de vêtements, elles ont besoin d’argent. Donc, nous, nous les payons et c’est avec cet argent que les ONG financent des projets, comme creuser des puits en Afrique ou construire des logements dans le reste du monde. »

Ce n’est pas un hasard si les chiffonniers se trouvent à Prato. Ici, on recycle de vieux chiffons, les stracci, depuis près de deux cents ans. Déjà au XVIe siècle, Cosimo de Medici avait interdit aux tisserands de Prato de fabriquer des tissus de qualité supérieure, réservés aux tisserands florentins. C’est ainsi que la tradition de fabriquer du textile recyclé a vu le jour dans la région. En 1824, avec l’arrivée des premières machines est apparue l’industrie de la laine régénérée. L’idée de mélanger de la laine mécanique issue de vieux chiffons avec de la laine vierge a permis d’abaisser le prix des tissus, l’industrie textile de Prato prenant alors un nouvel essor.

Un renouveau

Occultée par l’arrivée de centaines d’entreprises chinoises de prêt-à-porter ces trente dernières années, la tradition des tisserands de Prato relève aujourd’hui la tête avec la recherche de méthodes de production moins polluantes.

Chaque année, 148 000 tonnes de vêtements usagés sont recyclés dans une centaine d’entreprises. Cela ne représente pourtant que quinze pour-cent des 980 000 tonnes de textiles recyclés dans le monde. À Prato, l’entreprise Comistra, gérée par la famille Tesi est issue de cette tradition séculaire. « Un jeans, une chemise, un vieux pull, nous réduisons tout en fibres, puis nous faisons du nouveau fil pour fabriquer du tissu. Voilà pourquoi Prato pourrait devenir un exemple pour toute l’Europe », explique Fabrizio Tesi qui a créé voici trois ans, l’association des entreprises de recyclage du textile en Italie.

Les vêtements sont triés par tissu et par couleur, les tirettes, les boutons, les pressions sont retirés à la main. Assis par terre au milieu d’une montagne de chiffons, Claudio est le maître de la nuance et de la matière. « Je les divise par couleurs. Là, les pastels, les beiges, les bleus je les mets tous ensemble, les gris perle, les anthracites et là-bas, le tas de bleu gris. Mais je retire tout ce qui est à base de polyester, les doublures, les fils de nylon, seuls les cotons et les pures laines sont intéressants. »

 

L’art du défibrage

Les vêtements passent dans une sorte de gros tuyaux, une machine appelée « carbonisatrice » pour détruire toutes les impuretés et les quelques éléments synthétiques qui subsistent. Ensuite, ils sont réduits en fibres dans des machines broyeuses. Des dents métalliques qui effilochent les tissus dans des litres d’eau qui partent vers une station d’épuration. La « pâte » de tissu qui sort des machines doit être séchée et se transformer en flocons vaporeux.

« Voilà, ici nous avons réalisé une laine mécanique, que nous appelons la laine de Prato, sans tondre un seul mouton », explique Fabrizio Tesi, les mains plongées dans la laine écrue qui ressemble à s’y méprendre à la laine d’un mouton à peine tondu. Les tissus synthétiques transformés servent à fabriquer du matériel de rembourrage pour les divans ou les plaques d’isolant dans la construction.

Seules les fibres naturelles recyclées permettent de tisser des textiles destinés à l’ameublement et à la mode. Pour cela, les fibres régénérées doivent être mélangées avec des fibres synthétiques issues du recyclage des bouteilles en plastique en PET. « La laine recyclée a beaucoup d’avantage mais les fibres sont un peu trop courtes pour le tissage mécanique et donc nous ajoutons quelques pour-cent de nylon recyclé ou du polyester provenant du recyclage des bouteilles en plastique », explique Fabrizio Tesi, qui nous montre le résultat.

 

Le textile du futur

À Prato, on applaudit le « Green Deal » de la Commission européenne qui a placé le textile au centre de sa bataille pour l’environnement en incitant les producteurs de vêtements à utiliser plus de tissus recyclés. L’objectif : une mode sans impact sur l’environnement en 2050.

« La présidente von der Leyen a raison, le textile représente la deuxième ou la troisième industrie la plus polluante au monde, affirme Fabrizio Tesi, et seulement un pour cent des vêtements produits dans le monde est recyclé actuellement. Chaque seconde, l’équivalent d’un camion poubelle rempli de vêtements part à la décharge ou à l’incinérateur. Voilà pourquoi l’Europe devrait s’inspirer de Prato. »

Actuellement des millions de vêtements usagés récoltés dans les pays occidentaux partent vers l’Inde ou le Pakistan pour être incinérés et mis en décharge. L’Europe doit absolument inciter les producteurs à utiliser davantage de tissus recyclés, mais aussi inciter les consommateurs à acheter des vêtements fabriqués avec des matières de qualité qui pourront être recyclées.

« Nous avons fabriqué une capsule de vêtements en tissus régénérés avec Giorgio Armani, mais nos tissus sont aussi achetés par Zara, H&M, ou Banana Republic, explique Fabrizio Tesi. Avant les acteurs de la mode ne mettaient pas en avant ce genre de chose, maintenant c’est tendance, et donc cela devient un argument commercial. »

À Prato, les jeunes créateurs qui fabriquent des vêtements à base de matières recyclées se multiplient. Nicolo Cipriani a lancé Rifò. « Ces vestes parka, par exemple, sont fabriquées avec des jeans régénérés, et ces écharpes et ces pulls avec du cachemire recyclé. Notre cliente type est une femme entre trente et quarante ans, universitaire, attentive à l’environnement ! »

Dans leur petit atelier, Nicolo et de jeunes stylistes ont lancé leurs collections sur Internet. « Nous choisissons des petites entreprises locales ici en Toscane pour la fabrication, de quoi raccourcir le cycle de production. Ce n’est pas une chose simple. Passer d’une production linéaire à l’économie circulaire pour une grande entreprise oblige de modifier totalement le cycle de production, mais c’est une chose nécessaire. Parce que non seulement l’Union européenne l’exige, mais notre planète et le territoire ou nous vivons le demandent aussi. »

Forts de leur tradition, les descendants des tisserands de Prato veulent saisir l’opportunité et transformer leur ville en nouvelle capitale de la mode durable en Europe.

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