Le concept d’« upcycling » (« recyclage vers le haut ») veut faire franchir une nouvelle étape à l’économie circulaire. Objectif : créer une banque mondiale des matériaux.

Et si l’avenir de l’industrie reposait sur celui des poubelles ? Le pape de l’économie circulaire, Michael Braungart, n’y va pas par quatre chemins : dans son nouvel essai, « L’Upcycle » (*) qui sort cette semaine en France, il invite les entreprises à littéralement en finir avec les déchets. « La poubelle, c’est l’échec, résume-t-il. Il faut aller plus loin que l’économie circulaire : concevoir pour ne pas jeter. Tout le contraire de l’obsolescence programmée. »

Ce chimiste de formation suggère pour y parvenir la création d’un« fonds commun de matériaux intelligents », sorte de banque mondiale de matière première. « La nature gère les cycles du métabolisme biologique. Imitons-la avec le métabolisme technique, explique-t-il aux « Echos ». Les fabricants ont besoin de connaître les ressources à leur disposition, de savoir où les trouver et à quel moment ils pourront les récupérer pour les utiliser comme nutriments pour d’autres produits. Ce système collaboratif permettra de suivre et de planifier la réutilisation de toutes les matières en circulation dans le monde. Il préservera aussi leur qualité en garantissant l’absence d’hybridation avec d’autres matériaux. »

Pourquoi anticiper cette nouvelle étape, alors même que l’économie circulaire peine encore à séduire au-delà du cercle des intellectuels ? Depuis que ce chimiste, ancien activiste de Greenpeace, a formalisé il y a quinze ans avec William McDonough le concept d’économie circulaire dans le best-seller « Cradle to Cradle » (« Du berceau au berceau »), moins de 300 entreprises se sont converties à ce cycle de fabrication, qui fait de nos poubelles un nouveau gisement de matières premières. Et les investissements nécessaires pour emballer massivement l’industrie dans ce système vertueux sont colossaux : plus de 600 milliards d’euros rien qu’en Europe, selon une étude de la fondation Ellen MacArthur. « Un challenge impossible », reconnaît Michael Braungart, qui redoute de ne pas connaître de son vivant les bénéfices d’une nouvelle ère du consumérisme privilégiant des systèmes à empreinte écologique positive. Sauf à franchir dès à présent cette nouvelle étape : agir en amont sur la conception des produits. « Ce que j’appelle l' »upcycle », décrit-il, c’est la capacité à anticiper le cycle de vie de tous les constituants d’un produit pour organiser leur récupération et leur réemploi avant qu’ils n’atteignent la poubelle. »

Quelques designers se sont emparés du sujet. « Par conviction personnelle, car le marché tarde à répondre », reconnaît l’un d’eux. Brieuc Saffré est cofondateur de l’agence Wiithaa. Il aide les entreprises à organiser leur flux de produits, avec cette motivation :« Le déchet est ce qui reste quand il n’y a plus d’imagination. » Son agence est par exemple intervenue chez le fabricant japonais de filtres pour fosses septiques Wako Plastic, dont les produits étaient devenus obsolètes. De nouvelles applications leur ont été trouvées, notamment comme supports de mur et de toit végétaux, rendus obligatoires en ville pour les constructions de plus de 100 m2. L’agence a surtout fait entrer dans l’usine un roseau présent en quantité dans son environnement pour produire un bioplastique à partir duquel elle fabrique des matelas puzzles pour les enfants. L’objet est proposé en leasing aux crèches. Une fois usé, il est renvoyé à l’usine, où il peut être recyclé à l’infini. Bien sûr, l’organisation de l’entreprise a dû être revue en profondeur. « La démarche est compliquée, reconnaît Brieuc Saffré,et beaucoup d’entreprises qui nous consultent restent sur le pas de la porte. »

Ces écosystèmes encore balbutiants s’organisent çà et là, quand ils trouvent des opportunités de business. Il y a quelques mois, les sociétés Sita et Veka Recyclage ont ainsi conclu un partenariat pour développer la collecte du PVC industriel en fin de vie, dans les centres de tri de la filiale de Suez Environnement et, directement, sur les chantiers de démolition. Objectif : faire entrer dans le circuit au moins 3.000 tonnes de granulats recyclés dont les revenus se partagent entre les deux groupes.

En 2013 déjà, Sita avait passé le même type d’accord avec le plasturgiste allemand Rehau pour organiser une logistique de collecte et de recyclage des chutes de coupe et de rebuts de fenêtres auprès de ses clients menuisiers, aboutissant à la construction d’une filière d’approvisionnement circulaire d’environ 3.000 tonnes de plastique extrudé pour la production de nouveaux profilés. Encore timides, ces initiatives peuvent compter sur un immense gisement : le secteur du BTP génère plus de 255 millions de tonnes de déchets par an en France, dont une majorité de PVC (fenêtres, volets roulants, persiennes, clôtures de jardin…), que plusieurs directives cadres européennes pressent de recycler.

Retard français à combler

Les mêmes contraintes réglementaires forcent la main de l’industrie automobile, l’autre grand générateur de déchets. La directive sur les véhicules hors d’usage impose déjà à tous les Etats membres de l’Union européenne de valoriser au moins 95 % des épaves automobiles. Lors du dernier pointage, la France figurait à la traîne avec un taux de seulement 81 %. Plusieurs initiatives tentent de refaire son retard. Un joint-venture initié par Renault, Re-Source Industries, organise par exemple dans près de 400 centres agréés la déconstruction d’une partie des 10 millions de véhicules qui arrivent en fin de vie chaque année en Europe. La mise en place de la logistique nécessaire auprès de plusieurs milliers de collecteurs et de démolisseurs est fastidieuse, reconnaît l’entreprise, mais elle porte ses fruits. Les pneumatiques sont ainsi recyclés à 43 %, les métaux en totalité, tout comme le polypropylène des pare-chocs et des pièces intérieures. Un début : il reste aux chercheurs à trouver comment réemployer plusieurs dizaines d’autres matériaux.

TROIS PIONNIERS DE L’« UPCYCLING »

La Boîte à Champignons

La star « upcycle » du moment ensache du marc de café récupéré chez les restaurateurs et l’ensemence de spores de pleurotes, cultivées dans une champignonnière installée dans les caves inutilisées de Rungis, au plus près de la logistique.

Newlight Technologies

Cette entreprise américaine a mis au point une technologie de biocatalyse pour fabriquer du plastique à partir de méthane, le pire des gaz à effet de serre. Son AirCarbon en contient 60%, issu de fermes, décharges, stations d’épuration… Il entre déjà dans la composition de produits fabriqués par Dell, HP ou Ikea.

Tarkett

Ce spécialiste des revêtements de sol récupère dans ses usines les chutes de pose et les sols en fin de vie. L’an passé, 13.500 tonnes ont été collectées pour fabriquer d’autres dalles, contenant jusqu’à 60% de matériaux recyclés. Prochaine étape : faciliter le réemploi en ajoutant de l’huile de lin, de la poudre de bois, du liège, etc.