Be-Module, un espace  de bureau recyclé et réutilisable à souhait

Be-Module, un espace  de bureau recyclé et réutilisable à souhait

A Anderlecht, une usine désaffectée accueille temporairement les activités de jeunes entrepreneurs.

Des déchets de construction ont été récupérés pour y créer un espace de bureaux modulables. Une réussite.

Au premier regard, on se dit qu’il ne s’agit que d’une boîte. Une boîte dans la boîte pour être précis. Des cloisons en panneaux mélaminés blancs, une baie vitrée qui assure une agréable luminosité à l’intérieur, un plancher en OSB… Le style est sobre et moderne. L’accent a visiblement été mis sur la fonctionnalité.

Posés côte à côte, les quatre modules paraissent encore bien seuls au milieu des 2500 m² offerts par le 3 étage de cette ancienne usine désaffectée d’Anderlecht. Dans trois ou quatre ans, celle-ci sera rasée pour céder la place à un vaste projet immobilier. En attendant, la société Entrakt s’est vu confier l’occupation provisoire des lieux. Quelque 22 000 m² dans lesquels une série d’artisans se sont déjà installés pour développer leur activité (lire ci-dessous).

L’espace ne manquant pas, l’idée d’installer des bureaux et un espace de coworking constitue une nouvelle étape dans l’exploitation du site.

Montables et démontables à souhait

D’où l’idée de ces fameuses boîtes dont la simplicité apparente dissimule un concentré d’ingéniosité. « Il n’y a ni colle, ni silicone, ni clou car c’est très compliqué à démonter », explique l’architecte Olivier Breda, qui les a conçues. Tout est assemblé grâce à des boulons dissimulés dans les cloisons.

Pour réaliser la structure de ces modules, l’architecte a fait appel aux « Mods » mis au point par l’atelier bruxellois MCB. Des caissons de bois de 50 cm sur 50 cm, assemblés entre eux pour réaliser les ossatures souhaitées (murs, sol, plafond…) et qui peuvent être remplis d’isolant avant de recevoir la finition désirée.

Le chiffre – 48 heures. C’est le temps nécessaire à deux personnes pour démonter ou assembler un « Be-Module »

Les panneaux qui habillent ces cloisons tiennent eux-mêmes en place grâce à leur propre poids via un système d’emboîtement qui repose sur de petits trapèzes en bois. Simple et redoutablement efficace. « Le principe est de pouvoir les enlever et les replacer facilement », poursuit le patron de Dzerostudio Architectes en joignant le geste à la parole.

Baptisés « Be-Module Inside », ces cellules de 20 m² capables d’accueillir trois à quatre postes de travail sont ainsi montables et démontables à volonté, sans générer aucun déchet. Elles peuvent aussi facilement se combiner pour créer des espaces plus conséquents.

Valoriser les bâtiments vides

Un potager urbain a pris ses quartiers dans la vaste cour intérieure. Derrière les murs de brique et les rangées de vitrages fatigués, des espaces ont été réaménagés en ateliers où se côtoient un menuisier, un ferronnier, une céramiste, un joaillier, des scénographes, de jeunes étudiants en cinéma, une fabricante de limonade naturelle et même une association de promotion de la culture brésilienne…

On pourrait se croire à Rotterdam ou à Berlin, mais nous sommes à Anderlecht. Malgré le poids des années et la vétusté de ses hauts bâtiments, le site de la rue des Goujons ne manque ni de charme ni de vie. Rachetée en 2015 par Citydev, l’organisme en charge du développement urbanistique de la Région de Bruxelles-Capitale, cette ancienne usine textile – qui servit ensuite de dépôt de stockage pour une entreprise pharmaceutique – sera pourtant bientôt de l’histoire ancienne. A sa place s’érigeront 400 logements, deux écoles secondaires et des espaces à vocation commerciale dans le cadre d’un programme de réaménagement en profondeur de ce quartier populaire. Situé à proximité du canal et de la gare du Midi, l’endroit est idéal.

Le chiffre 22 000 m² –La surface disponible sur le site de l’ancienne usine textile d’Anderlecht.

Mais un tel projet demande du temps avant que le chantier puisse véritablement se concrétiser. Un concours d’architecture a été lancé et trois ou quatre années peuvent facilement s’écouler pour que la procédure (permis d’urbanisme, etc.) soit totalement bouclée.
Plutôt que de laisser le site à l’abandon et risquer de le voir se transformer en chancre urbain, Citydev a choisi d’en céder l’exploitation à la société Entrakt, spécialisée dans l’occupation temporaire d’immeubles vides.

Aux manettes depuis juin 2016, celle-ci a déjà accompli un fameux boulot. « Quand on est arrivé, il n’y avait plus de raccordement à l’électricité, plus rien … » , sourit le directeur d’Entrakt, Dries Vanneste. Outre les activités mentionnées plus haut, les immeubles anderlechtois accueillent désormais un fablab, un skate-park et prochainement une salle d’escalade. L’idée d’y implanter des bureaux s’inscrit donc dans la continuité des choses.

Quatre des dix Be-Module prévus, qui seront loués à hauteur de 450 euros par mois, ont déjà trouvé leurs futurs occupants. Hormis Dzerostudio, qui occupera l’un deux afin de peaufiner son produit et de récolter les retours des autres utilisateurs, un bureau d’ingénieurs a également fait connaître son intérêt.
Et les postes de travail disponibles sur l’open space devraient aussi trouver preneurs sans difficulté. Que ce soit pour le travail plus administratif des artisans déjà sur place ou pour d’autres jeunes entrepreneurs dont le projet professionnel est encore en phase de démarrage et qui souhaitent grandir sans se mettre sur le dos des charges impayables.

90 % de matériaux récupérés

Mais ces bureaux ont une autre particularité. « Environ 90 % des matériaux utilisés ont été récupérés dans un immeuble de la Fédération Wallonie-Bruxelles à Louvain-la-Neuve », raconte Olivier Breda dont l’entreprise a été primée dans le cadre du programmeBe Circular de la Région bruxelloise pour le projet « Tomato Chili » valorisant les rebuts de bois et les vitrages récupérés sur les chantiers.

« C’est la société Retrival, qui est spécialisée dans la déconstruction des bâtiments et la valorisation des matériaux, qui m’a informé de la possibilité de récupérer des matières premières. En visitant le bâtiment en question, je me suis aperçu qu’il y avait un véritable gisement : panneaux mélaminés, moquette, vitres, portes vitrées, charnières… Tout était exploitable. »

L’architecte, qui avait une idée derrière la tête, connaissait le site d’Anderlecht et son potentiel. Il s’est alors tourné vers Entrakt pour voir s’il existait une opportunité de valoriser ce petit trésor. La réponse était oui, à condition de surmonter certaines difficultés.

« Le problème avec ce genre de bâtiments, c’est que l’on a des grands espaces très chouettes, mais on doit toujours les cloisonner car c’est trop grand. C’est assez simple pour des activités d’artisanat, car le niveau d’exigence est plus bas, au niveau du chauffage par exemple. Ce n’est pas forcément le cas pour des bureaux, explique Dries Vanneste, le directeur d’Entrakt. On avait ce vaste plateau ouvert au troisième étage et je cherchais une solution de « box in the box » pour pouvoir y réaliser ces bureaux. On avait réfléchi à plusieurs options comme faire rentrer des containers métalliques, mais c’était trop compliqué. » La rencontre avec Dzerostudio Architectes est donc tombée à pic.

Un nouveau métier

Concrétiser le projet a demandé tout un travail de logistique et de coordination entre les intervenants. Toutes les entreprises et les artisans (1) qui ont été associés à sa réalisation ont ainsi été consultés en amont afin de prendre en compte les contraintes et les difficultés de chacun dès le départ. Un inventaire des matériaux exploitables a été réalisé à Louvain-la-Neuve et ceux-ci ont également été mis à dimension afin de faciliter leur utilisation.
Les panneaux muraux font ainsi un mètre de large, ce qui facilite leur manipulation par une ou deux personnes. Les chutes de bois ont été récupérées, une partie pouvant être utilisées pour fabriquer les Mods.

« Il a fallu inventer de nouveaux métiers, observe Olivier Breda. Déconstruire des cloisons de bureaux, ce n’est pas une compétence que beaucoup de gens ont. Ils en installent, mais ils ne les démontent généralement pas. Il a fallu trouver certaines astuces. » D’autant qu’il s’agissait ici de ne pas détruire.

« On a aussi fait des tests de montage et de démontage de cloisons avec le menuisier pour voir le temps que cela demandait et établir des devis qui tiennent la route. »

Un bilan économique et environnemental positif

Le résultat final est une belle illustration de ce que peut être la construction « circulaire », où les matériaux ne sont plus simplement extraits pour être façonnés, puis utilisés avant de finir brûlés ou mis en décharge une fois arrivés en fin de vie. On s’épargne ainsi la majeure partie de l’impact environnemental qui est liée à la fabrication de ces matériaux, souligne l’architecte.

Globalement, le coût de ces modules est également inférieur à ce qu’il aurait été en utilisant des matériaux neufs ; la matière première (ré)utilisée étant 70 à 75 %moins chère. « Par contre, la main-d’œuvre coûte plus cher. Si on veut promouvoir l’économie circulaire, il faut donc taxer les matériaux plutôt que le travail, c’est un peu le problème du système actuel », constate-t-il.

Le Be-Module Inside a en tout cas séduit le patron d’Entrakt, qui espère demeurer sur le site encore au moins trois années. Un laps de temps qu’il compte utiliser pour décliner le concept sous la forme de logements temporaires sur une dalle extérieure à proximité des bâtiments existants. Outside, donc…

(1) L’assemblage a été réalisé par le menuisier Florian Girault et la pose des vitrages par l’entreprise Home Perspectives.

Le réemploi fait émerger un nouveau métier : le « valoriste »

« Le secteur de la construction est un grand consommateur de ressources et producteur de déchets », souligne Isabelle Sobotka. Pour illustrer son propos, la coordinatrice Économie circulaire à Bruxelles-Environnement cite plusieurs chiffres : « En Région bruxelloise, il produit un tiers des déchets non ménagers, soit 650 000 tonnes par an ».

Certes, le recyclage y est déjà fort répandu. On estime que 80 % des déchets sont recyclés. « Le hic, c’est que l’on fait principalement du downcycling, c’est-à-dire que l’on casse ces éléments pour en faire, par exemple, du remblai pour les fonds de route. Ce faisant, l’objet perd de sa valeur plutôt que de lui en donner », précise-t-elle.

Pour rectifier ce qui est, aux yeux d’Isabelle Sobotka, la « fuite en avant du système linéaire », Bruxelles-Environnement a décidé de soutenir la fondation Ressources dans le lancement d’une formation de « valoriste ». « Il a pour rôle de collecter sans les abîmer les biens destinés à la réutilisation ou au recyclage, les trier selon leur mode de traitement et des filières à emprunter, les nettoyer ou les réparer, le cas échéant, et les démanteler », détaille Virginie Detienne, responsable de la formation pour Ressources.

Si la fonction n’est en soi pas nouvelle, ce projet est « l’aboutissement d’un long processus de reconnaissance des compétences d’un métier d’avenir. » La démarche a permis d’ « harmoniser ce que l’on met sous le vocable de valoriste en Fédération Wallonie-Bruxelles et de valider les compétences acquises sur le terrain afin que ce métier soit reconnu officiellement. Cela facilite l’accès à l’emploi ».

Une économie locale des ressources

Mise en œuvre par la Mission locale de Forest, la formation qui s’est déroulée pour la première fois à l’automne 2017, a permis à un public principalement infra-qualifié de trouver de l’emploi. Signe qu’un marché existe, les entreprises Jacques Delens ont créé une fonction de valoriste. Il y est considéré comme le « gardien des containers ».
« Le but est de rechercher des filières de revalorisation des déchets pour diminuer l’extraction de tout venant », réagit Fabienne Dekeyper, Conseillère Quality, Health, Safety, Environment. « Il existe des filières de recyclage bien connues, mais il y a une série de matériaux, recyclables, dont les filières ne sont pas développées. L’exemple du bois est parlant : de belles planches finissent par être broyées pour en faire des copeaux », déplore-t-elle.

Actuellement, juge Fabienne Dekeyper, la démarche ne permet pas nécessairement de faire des économies, mais c’est un « pari sur l’avenir, puisque la législation en matière de tri des déchets deviendra de plus en plus contraignante, et donc davantage coûteuse », juge-t-elle. En plus de cela, « on développe de nouvelles filières et on crée de l’emploi », argumentent l’ensemble des acteurs du projet. « En faisant circuler les matières dans la région, on ramène l’économie dans le territoire », poursuit Isabelle Sobotka.

Les bâtiments, ces banques à matériaux

Le modèle d’économie circulaire spécifique à la construction que défend Isabelle Sobotka se décline en quatre priorités : « Il convient tout d’abord de prolonger la durée de vie des bâtiments par leur maintenance et leur entretien. Ensuite, d’organiser le réemploi : on y utilise les matériaux tels quels plutôt que de les jeter ou de les transformer. Lorsque ce n’est pas possible, on refabrique pour faire un nouveau produit. La dernière option est le recyclage », énumère-t-elle.

C’est en réalité « en début de chaîne » qu’il convient de réfléchir au devenir de ce que l’on crée. « Il faut rendre les bâtiments adaptables sans recourir à la démolition : des bureaux pourraient par exemple devenir des logements. Il est donc important de voir la construction d’un bien sur un très longue durée de plusieurs cycles », insiste Isabelle Sobotka. Idéalement, chaque bâtiment est construit en « strates » indépendantes en fonction de la durée de vie des matériaux (structure, toiture, châssis, chauffage, ventilation, aménagements intérieurs). Les bâtiments deviennent alors des « banques de matériaux », qui pourront être réutilisés ultérieurement.

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